Latarjet (butée coracoïdienne)
L’opération de Latarjet est une butée osseuse. On prélève la coracoïde, une apophyse de l’omoplate, et on la fixe avec deux vis sur le bord antérieur de la glène, la cavité de l’omoplate dans laquelle s’articule la tête de l’humérus. Ce transfert agit de deux façons :
- Effet butée : la coracoïde comble le manque d’os à l’avant de la glène et restitue une surface d’appui.
- Effet hamac : le tendon conjoint (court biceps et coraco-brachial), qui reste attaché à la coracoïde, passe devant la capsule et retient la tête humérale quand le bras est en position à risque (bras levé et tourné vers l’extérieur).
L’intervention se fait à ciel ouvert, par une incision antérieure d’environ 5 cm.
Quand on l’envisage
Le Latarjet s’adresse aux instabilités antérieures de l’épaule (luxations ou subluxations) avec :
- une perte osseuse importante de la glène (plus de 20 à 25 % de sa surface) ;
- une récidive après une intervention de Bankart ;
- une instabilité chez un sportif très sollicité (sports de contact, de lancer) ;
- une encoche humérale (lésion de Hill-Sachs) qui s’engage dans la glène ;
- un bourrelet de mauvaise qualité, non réparable.
C’est une technique de référence pour l’instabilité avec perte osseuse, avec plus de 50 ans de recul. Elle n’est pas la seule possible : selon la situation, une réparation du bourrelet (Bankart) ou une autre stabilisation (Trillat) peut convenir. La rééducation est le premier traitement de beaucoup d’instabilités ; la chirurgie se décide après les luxations, l’examen et l’imagerie, avec le patient.
Aucune urgence : c’est une opération de confort. Mais chaque nouvelle luxation peut aggraver la perte osseuse, compliquer la chirurgie future et augmenter le risque de récidive après opération. Attendre n’est pas neutre, surtout si la perte osseuse progresse.
Déroulement
- Anesthésie : anesthésie générale + bloc interscalénique (cathéter nerveux qui endort le bras), laissé 3 jours à domicile. L’anesthésie générale est plus légère grâce au bloc.
- Mode : ambulatoire (entrée le matin, sortie le soir), avec l’accord de l’anesthésiste et une personne présente à domicile le soir de l’intervention.
- Installation : demi-assis.
- Étapes : incision antérieure d’environ 5 cm ; section du tendon du petit pectoral et prélèvement de la coracoïde ; accès à la glène à travers le muscle sous-scapulaire (par une fenêtre dans le muscle) ; préparation du bord de la glène ; fixation de la coracoïde par deux vis, au ras de la surface de la glène ; fermeture du muscle puis de la peau.
- Durée : 60 à 90 minutes.
Pourquoi à ciel ouvert
Une version arthroscopique du Latarjet existe. En pratique, je réalise la technique à ciel ouvert. La version arthroscopique est plus difficile techniquement, donc potentiellement plus longue et plus risquée, et son recul est d’environ 10 ans, contre plus de 50 ans pour la technique ouverte. La seule étude comparative disponible dans la littérature retrouve une reprise du sport un peu plus tardive, une récupération des amplitudes plus longue et une satisfaction esthétique moindre avec la voie arthroscopique (incisions plus petites mais plus nombreuses), sans différence sur la douleur. D’autres chirurgiens, dont ceux qui ont développé la technique arthroscopique, procèdent autrement.
Ce qu’on peut en attendre
Dans les séries à long terme, l’absence de récidive est de l’ordre de 95 à 98 %. Cela permet en général de reprendre le sport, y compris de contact. Le résultat dépend de la position de la coracoïde (au ras de la glène), de la consolidation de l’os et de la rééducation.
Limites et risques
- Complications rares : infection, hématome, lésion nerveuse ou vasculaire, rupture de matériel, phlébite.
- Récidive (1 à 4 % en moyenne) : liée à l’importance des lésions initiales ou à un nouveau traumatisme violent. L’épaule opérée est plus stable qu’avant le premier accident, mais aucune technique ne garantit une stabilité absolue.
- Pseudarthrose : la coracoïde ne consolide pas sur la glène. C’est le risque propre à cette technique. Elle peut laisser des douleurs et favoriser la récidive. C’est la raison des 3 mois sans forcer ni accident, et des radiographies de contrôle (en général à 6 semaines et à 3 mois).
- Gêne liée aux vis : elles peuvent parfois être ressenties, rarement douloureuses. Elles peuvent être retirées lors d’une seconde intervention si nécessaire.
- Raideur : surtout en rotation externe, liée à une plicature du muscle sous-scapulaire ou à une immobilisation trop longue.
- Algoneurodystrophie (syndrome douloureux régional complexe) : le membre devient gonflé, rouge, douloureux. Elle n’empêche pas la consolidation mais allonge la récupération, de 18 mois en moyenne. Trois facteurs favorisants sont modifiables : une douleur postopératoire forte (d’où le cathéter et les antalgiques pris dès le début), une épaule raide avant l’opération (la souplesse est vérifiée avant d’opérer), un contexte de stress (s’organiser pour être serein après l’opération).
Suites opératoires
- Jusqu’à 1 mois : attelle avec coussin d’abduction, en permanence, y compris la nuit. Vous pouvez la retirer pour vous laver, manger et vous habiller, sans activité du bras. Pas de charge, pas de sport, pas de conduite. Ne pas tomber, ne pas prendre de coups. Auto-étirements doux dès le troisième jour.
- De 1 à 3 mois : l’attelle est retirée ; la mobilité revient progressivement. Pas de charge, pas de sport engagé. La rotation externe est récupérée sans forcer.
- À partir de 3 mois : reprise très progressive des activités et début du renforcement musculaire. Les sports qui sollicitent l’épaule reprennent souvent vers 4,5 mois, la performance vers 6 mois. Ces délais varient selon les patients.
Un kinésithérapeute n’est pas obligatoire au début si les auto-étirements sont bien réalisés. La régularité compte plus que l’intensité. Le repos doit être global : pas seulement le bras, mais l’ensemble de l’activité quotidienne.
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